Libération.fr | 13 Décembre 2018 | Patrimoine : Beynac-et-Cazenac laisse des plumes dans le goudron

Le village de Dordogne se déchire sur la construction d’une voie de contournement. D’un côté, le président du département Germinal Peiro, de l’autre, le châtelain Kléber Rossillon, pour qui le projet défigure la vallée. Sur fond de rivalité entre les pères des deux hommes.
Une banderole des opposants au projet de contournement, sur la façade du château de Marqueyssac, le 28 août. Photo François Canar

Beynac-et-Cazenac (Dordogne) est l’un de ces villages perchés avec le château qui surplombe la rivière : une vue à couper le souffle et un site de rêve. Le président du département, le socialiste Germinal Peiro, a depuis longtemps en tête l’idée de l’enserrer avec un contournement routier. Il vient de passer à l’acte, en démarrant ses travaux. Contre l’avis du maire et d’une bonne partie de la population.

A l’origine, cette déviation devait répondre aux blocages qui se produisaient chaque été dans la traversée de Beynac, quand un camion croisait un autocar. Du moins jusqu’en 2015, année où le maire de Beynac, Alain Passerieux, a fait élargir la chaussée. Il pensait avoir ainsi éloigné la menace des trois kilomètres de déviation avec un rond-point, un carrefour à stop, un tunnel sous la voie ferrée et deux ponts sur la Dordogne.

Mais rien du tout. L’obstiné Peiro a persisté, sans se soucier des opposants qui s’agitent. Depuis juillet, la rivière coule devant trois banderoles géantes qui proclament : «Non au massacre de la vallée.» Elles ont été accrochées par le collectif Sauvons la vallée Dordogne, emmené par Kléber Rossillon, propriétaire des châteaux de Castelnaud-la-Chapelle et de Marqueyssac.

Face à ces adversaires, Peiro se cramponne à une déclaration d’utilité publique de 2001. Il a obtenu des avis favorables de la commission des sites, de l’architecte des bâtiments de France et de deux enquêtes publiques. Celles-ci avaient pourtant recensé les atteintes au paysage et les innombrables contributions hostiles de citoyens. N’empêche : sur le strict plan de la légalité, Peiro coche toutes les cases. Du coup, le 29 janvier, la préfète de Dordogne l’autorise à démarrer ses travaux.

Localement, c’est la panique. Les associations de défense du site tirent la sonnette d’alarme auprès du gouvernement. Il faut imaginer une route qui passera à 200 mètres du château de Fayrac, bijou Renaissance qui, au même titre que ses illustres voisins, Beynac, Castelnaud, les Milandes et Marqueyssac, fait partie de la «vallée des six châteaux».

Autre étrangeté, l’un des deux nouveaux ponts sera construit en parallèle à celui du chemin de fer, quasi collé. On trouve une configuration de ce type pour entrer à Bordeaux. Mais c’est Bordeaux. Vu de Beynac, ce «petit bout de périphérique périurbain», selon l’expression de Me David Gaschignard, qui défend le collectif Sauvons la vallée Dordogne devant le Conseil d’Etat, aura du mal à se fondre dans le paysage. Le tout est budgété 30 millions d’euros, soit le prix kilométrique d’une autoroute. Pour le troisième département le plus endetté de France.

«Explosif»
Sollicitée par les opposants, Françoise Nyssen, alors ministre de la Culture, a écrit à son collègue du gouvernement Nicolas Hulot, lui aussi encore ministre. Nous sommes en janvier, l’autorisation de travaux est sur le point d’être donnée par la préfète, il y a le feu. Nyssen note dans sa lettre à Hulot que «même si les autorisations administratives ont été régulièrement données, il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un paysage patrimonial majeur et que nombre d’acteurs locaux demeurent opposés au projet». De son côté, Hulot saisit l’inspection de son administration, le Conseil général de l’environnement et du développement durable. Qui conclut qu’«il faut requestionner le projet», au moins le temps d’un moratoire. Mais Germinal Peiro ne veut pas en entendre parler. La preuve : il entame ses travaux à peine son autorisation obtenue. Avec d’autant plus de détermination que le gouvernement n’a pas l’air décidé à l’arrêter.

Dans ce dossier, l’attitude de l’Etat, «sa lâcheté», corrige Me Gaschignard, est surprenante. «Les deux ministres de la Transition écologique et de la Culture sont contre, souligne l’avocat. Mais le Premier ministre dit : ça passe. D’où ça sort ?» A Beynac, on vous affirme souvent que Peiro «est allé voir Juppé». Qui en aurait parlé à son ami Edouard Philippe. C’est un peu la rumeur, mais Bernard Cazeau, sénateur de la Dordogne et prédécesseur de Peiro à la tête du département, raconte un échange plus précis avec le Premier ministre. «Je lui en ai parlé. Il m’a répondu : "C’est la première fois que je vois un président de conseil départemental aller faire une déviation contre un maire…"» Très drôle en effet. A part ça, rien.

Pendant les vingt ans où il a présidé le département, Cazeau a laissé le dossier du contournement de Beynac «sans y toucher». Il le trouvait «explosif» : «Pour éviter ça, j’ai incité le maire du village à élargir la route, ce qu’il a fait.» Peine perdue. «Mon successeur s’acharne à faire cette déviation qui n’apportera rien», soupire le sénateur. C’est «un projet d’un autre temps», a écrit dans son rapport le Conseil général de l’environnement et du développement durable.

Conçu il y a presque trente ans, le contournement est alors dans le goût de l’époque, tout routier. L’A89, qui relie aujourd’hui Clermont-Ferrand à Bordeaux, n’existait pas encore et les échanges est-ouest se faisaient par la vallée de la Dordogne. Ses élus pouvaient encore lui imaginer un avenir industriel.

«Ignare»
Désormais, le tourisme en Périgord est l’atout économique de cette route qui va de Sarlat à Bergerac. A Beynac, 560 habitants, passent 1,5 million de visiteurs par an. Pourtant, malgré cette réalité, Germinal Peiro s’obstine à voir «l’axe vallée de la Dordogne» comme «un des deux grands axes est-ouest avec l’A89». Il déplore «cette vallée qui a perdu 10 000 emplois industriels en vingt-cinq ans», ce qui n’est pas une exception en France. Mais il attribue le phénomène à «l’enclavement» de villages comme Beynac et affirme que les patrons des PME locales sont partisans du contournement. Quand on lui fait remarquer que la tendance générale est plutôt à l’implantation des activités économiques le long des grandes infrastructures, il s’emporte : «Je n’ai pas envie que mon département soit pour des Parisiens comme M. Rossillon, dont les quatre enfants n’ont pas fréquenté les écoles de Beynac. Il faut être gonflé, quand on est le descendant de la quatrième fortune de France, pour venir donner des leçons.»

Germinal Peiro parle comme ça. Il avait commencé notre interview en disant, à propos du rendez-vous qu’on avait eu la veille avec Kléber Rossillon : «Je sais avec qui vous avez dîné hier soir, je sais tout…»Et la mauvaise foi ne semble pas le déranger. Il sait aussi que le «Parisien» est allé en classe avec lui. Le père Rossillon, Philippe, avait battu le père Peiro, Fernand, aux municipales de 1971. Le vaincu s’était replié à Vézac, sur l’autre rive de la Dordogne, là où Germinal entend faire passer la nouvelle route. Reprendre et terminer le projet du père serait «l’obsession» de Peiro, dit son prédécesseur Bernard Cazeau. Tout le monde l’évoque, même la note des services pour Hulot, c’est dire…

Depuis des mois, le président du conseil départemental de la Dordogne vitupère dans les médias contre ses adversaires, avec une nouvelle cible, Stéphane Bern. Alerté par les opposants, le défenseur du patrimoine, dont l’engagement est peu contestable, s’est mobilisé à sa manière contre le contournement, entraînant quelques vedettes dans son sillage. L’arrivée dans le débat de l’homme qu’on voit à la télé fait grimper Germinal Peiro dans les tours. Il traite Bern d’«ignare qui fait sa propre promotion», de «soutien de la France des châtelains». Contacté, l’intéressé, plutôt accablé, admet qu’il a répliqué sur Twitter en qualifiant Peiro de «Ceausescu de la Dordogne», ce qui était un peu excessif. Mais quand même, «on est face à un petit potentat local», explique-t-il à Libération : «Des maires du département m’ont appelé et m’ont dit : "On est avec vous mais on ne peut pas le dire publiquement." Je leur ai demandé pourquoi et ils m’ont répondu que s’ils s’affichaient contre le contournement, Germinal Peiro leur couperait les vivres.» Un chantage à la subvention.

«Impôts»
A Beynac, l’ambiance est affreuse. Accoudé au zinc de l’hôtel du Château, Michel Bennati, président de l’association J’aime Beynac et sa vallée, soutien du contournement, n’accepte de parler à Libération que dans la salle à manger de l’hôtel, loin des oreilles hostiles. «En avril 2017, on a créé une association parce qu’on en avait marre d’entendre toujours les opposants», explique-t-il. Il dit qu’il n’est «pas un soutien politique à Germinal Peiro», affirme que le maire Alain Passerieux n’a pas fait campagne sur son opposition au projet et «s’est bien gardé de passer dans les maisons en disant : "Je suis contre le contournement"». Bennati est scandalisé parce qu’en 2017, lors de la dernière enquête publique, qui était dématérialisée, Kléber Rossillon «avait installé des ordinateurs dans ses châteaux et faisait s’exprimer les touristes». L’intéressé confirme et assume : «La vallée de la Dordogne est un patrimoine qui appartient à l’humanité.» Une réserve de biosphère de l’Unesco, en tout cas. Rossillon est bien un héritier, mais aussi le deuxième opérateur privé de sites touristiques en France. Ce qui fait dire à Pascal Maleville, restaurateur et opposant : «C’est qui le châtelain ? Kléber qui paie ses employés et qui paie ses impôts, ou M. Peiro qui utilise notre argent ?»

Germinal, le bien nommé par son père maçon, en guerre contre Kléber ainsi baptisé par un père ancien ministre du général de Gaulle, présente son combat comme une lutte des classes. Dans le discours de Peiro sur «les châtelains contre la démocratie», Rossillon voit «le propre d’un discours franc-maçon complètement dévié». Les liens avec la franc-maçonnerie reviennent souvent dans les propos comme une des explications au peu d’obstacles rencontrés par Peiro.

Désormais, seule une décision du Conseil d’Etat pourrait stopper cette machine folle. Quoique. Le gouvernement a bien su arrêter un projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Bloquer trois kilomètres de route dans l’un des plus beaux sites de France est à sa portée.

Sibylle Vincendon envoyée spéciale à Beynac-et-Cazenac

Pour Libération.fr